Apprends-moi, apprends-toi

 

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Les longues périodes de marche de cet été m’ont amené à réfléchir assez profondément sur ce terme qui se nomme « énergie ». D’où vient-elle ? jusqu’où va-t-elle ? comment l’économiser ? comment la regagner ? comment l’écouter ? Toutes ces questions n’ont pas eu le mérite d’en avoir des réponses vraiment convaincantes mais ont au moins réussi à m’occuper l’esprit durant quelques centaines d’heures à battre la mesure de mes pas.

Les dépenses d’énergies sont au centre même de mon voyage à pied, à vrai dire je me rends compte qu’il ne se passe pratiquement pas une heure sans que je me vois sonder dans mes réserves de forces tout en essayant d’estimer s’il m’en restera assez pour la fin d’une montée, une traversée de massif ou encore pour la fin d’un arrêt en ville. Cette habitude permet non seulement de savoir avec une grande précision lorsque surviendra la fatigue accumulé mais en plus permet d’en comprendre le fonctionnement de cette machine dont les muscles physiques en sont reliés directement à ceux psychiques.

Pris d’une nostalgie d’une soirée à dormir sur la bosse d’une colline accueillante, j’ai commencé par réfléchir à quel type d’énergie j’avais eu à dépenser lors de ces trois années très distinctes de ce voyage.

La première était sans doute la plus intense sur le plan moral. Les premiers pas dans un mode de vie inconnu, un deuil à faire chemin faisant, une langue étrangère à apprendre sur le tas, de l’hospitalité journalier obligeant à être toujours «frais», cette manière du voyageur à devoir constamment rencontrer et quitter une rencontre, la marche avec un compagnon avec tout ce qu’implique le voyage à deux, le style de vie très puriste (pas d’auberge, bar ou passage en ville) ainsi que les inattendues à gérer que notre itinéraire souvent hasardeux nous amenait. Les chiffres sont beaux : six mille quatre cent kilomètres en onze mois de marche.

La deuxième année fut très différente. Plus aucune « pression » de toujours avoir quelqu’un à ces cotés mais une solitude à devoir comprendre et apprivoiser, une personnalité à devoir accepter et affirmer (fruit du renvoi du miroir de la solitude), des traversées de pays de plus en plus pauvres, l’affrontement d’un hiver rigoureux alternant entre grands froids et humidité constante, la rencontre d’un ange, puis enfin l’expérience d’une vie en cabane qui prit malencontreusement feu. Les chiffres s’en trouvent bousculés : quatre mille cinq cent kilomètres en treize mois de marche. Ralentir pour aller plus loin semble avoir été mes mots d’ordre.

Et la troisième année, la plus éprouvante, la plus longue et sans aucun doute la plus belle. Des itinéraires pratiquement qu’en parties montagneuses, la proximité des ours, des pays et régions un peu craignos, deux étés chauds et un hiver froid, une certaine organisation logistique et géographique, de nombreuses venues de proches pour de courtes périodes, beaucoup de temps passé à écrire pour mes récits et mon livre. Cela a déjà duré quinze mois et cinq mille trois cent kilomètres avec un mois et demi et huit cent kilomètres restant.

J’aime voir les énergies comme des sortes de calques que l’on ajoute, enlève ou superpose. Et dont chaque événement ou moment en possède une quantité dont il faut savoir en tirer le positif plus que le négatif. La nécessité à souvent devoir recouvrer des forces en très peu de temps m’a offert l’opportunité d’imaginer pleins de moyens à cela. Un randonneur m’a un jour surprit complétement nu, bras et pieds écartés et tête dans le sol herbeux (recharge mental et physique par le sol), des oiseaux ont souvent été témoins de quelques-unes de mes « crises de bonheur » (recharge du moral par le formatage de l’état d’esprit du moment), une brève rencontre d’une heure m’a souvent été plus puissante qu’une semaine de repos en ville (recharge mental par la joie du partage), des forets gardent en mémoire certains de mes bivouacs dans une clairière en compagnie d’un feu et de silence (recharge mental et physique par une communion en paix avec sa solitude), des sommets de crêtes à perte de vue m’ont à chaque fois offert un regain de forces tiré de la beauté de l’instant et du paysage.

Mais il y a aussi de pénibles situations qui en sont parfois de véritables avaleuses d’énergie. J’ai un jour déprimé pendant trois jours à la suite de cent kilomètres marché sur une horrible nationale, j’ai vu mes réserves tomber à cause d’une semaine de pluie sans aucune rencontre faite, je me suis senti complétement à plat lors d’une marche de huit jours dans une région pauvre et inhospitalière ne possédant aucune rivière pour me laver, j’ai été abruti de fatigue lors de passages dans les villages à me faire observer par la moitié des habitants, j’ai entendu mon corps et mon esprit hurler de mécontentement après trois semaines à rester dans une ville grouillante.

Et il y a aussi les moments neutres, ceux qui servent souvent de liaison ou de liant aux positifs et négatifs. Ils sont pour la plupart agréables et simples : un thé chaud lors d’une pause en journée, une longue marche sur une piste plate à se laisser entrainer dans quelques abysses de pensés, une petite musique écoutée au bon moment, un abandon dans un livre.

C’est donc un vrai jeu d’équilibre que je joue à longueur de journée, à assembler des moments de recharge tout en absorbant ceux de décharge. Cela tout en essayant au maximum de conserver ma barre de force entre cinquante et cent pourcent. Rétablissant la balance en m’arrêtant quelques jours ou semaines lorsque celle-ci tend à descendre trop bas sans arriver à remonter si haut.

Ce mode de vie de nomade marcheur permet une observation prolongée et mise en avant de cette définition de l’énergie. Cela pour deux belles raisons : le constant jonglage entre émotions et dépenses physiques ainsi que la simplicité de fonctionnement que l’état d’esprit acquiert à force de moins subir les influences sociales, pressions personnelles et lourds poids des possessions.

La batterie humaine ne bat sa timbale qu’animée par cette force qui nous habite en permanence. Et cette force est souvent plus facile à comprendre qu’il n’y parait. Mais pour cela il faut juste trouver un point de vue suffisamment haut afin de prendre le temps de l’observer un moment.

 

Les premiers pas en terres slovènes m’enivrent. Je parcours un large plateau composé de forêts de conifères, voisines à de longues prairies traversées d’une route paisible dont j’en foule son asphalte abimé en rencontrant des villages éparses tous les deux kilomètres. J’en ai d’un coup fini avec ce climat méditerranéen m’assaillant depuis tant de mois.

Dans une douce euphorie propice à ce genre de moment de fin de journée, j’entoure de sérénité mon campement du soir, cela en allumant la nuit d’une faible lueur émanant de mon vieux tube d’aluminium cabossé me servant de réchaud. L’heure de sa retraite arrive à grands pas.

Je marche deux jours à travers une région boisée et empreinte d’un grand nombre de ces minuscules villages authentiques peuplant les hauts des collines et abords de sous-bois. Les changements face à la Croatie sont innombrables. Terre et esprit montagneux remplacent désormais la nonchalance chronique produite du bleu salé, maisons de bois aux charpentes élaborées détrônent les carrés vacancier de béton non fini tandis que les ruisseaux réapparaissent de leurs longues bouderies en territoire calcaire.

La frontière entre l’Europe du sud-est et de l’ouest semble se dessiner exactement en ce pays-là.

Je reste honteux de mes kilométrages journaliers ne dépassant pas le chiffre trente. Mais je me rattrape en abattant de longues distantes littéraires en accusant le livre et demi avalé avant le minuit de chaque jour.

Des charpentiers m’invitent sur leur chantier pour le partage de quelques grillades et sourires alors que j’arrive à la capitale de Ljubljana en milieu de journée. Je me rappelle de ma venue dans cette ville deux ans plus tôt, alors que je faisais une pause « vacance » juste avant la Russie, cela afin de retrouver des amis de France pour deux semaines endiablées.

Je retrouve mon couchsurfing, une slovène du nom de Zala vivant en colocation avec un ami à elle. Ne pouvant m’héberger que pour une nuit, je migre pour les suivantes chez Miha, un trentenaire habité d’une énergie tout à fait particulière.

Dans ce voyage cela n’arrive pas chaque jour que le terme d’ami vient faire suite à celui de rencontre. L’amitié est une chose trop précieuse pour que j’en vienne à en abimer sa signification en l’offrant sans une réelle connexion éprouvée. Mais parfois il en arrive, et ce fus le cas pour cette personne.

Miha est un ingénieur lassé de se lever le matin pour des rêves qui ne viennent plus. Ces activités de compensation, acro yoga, escalade, professeur de slackline, musiques, ont réussi à l’équilibrer jusqu’au moment où sa copine s’en part pour de nouveaux horizons, cela du jour au lendemain. Le vent du changement opérant, Miha pose sa démission et se décide à commencer un long voyage en Inde et Moyen-Orient dès septembre, cela pour environ six mois. Il a formidablement senti cette fin de chapitre de sa vie à Ljubljana et a eu le courage de se tailler une nouvelle plume qui tracera sa route très bientôt sur de belles pages blanches.

Il ne cherche même pas à croquer la vie de ces dents car il en a trouvé le pommier et s’amuse désormais à jongler avec ces fruits.

Une connexion passe entre nous, grandit lors de quelques soirées et cours de slackline, se développe dans un festival de quatre jours en pleine nature et trouve son paroxysme après une promesse mutuelle d’un futur voyage en Mongolie.

Je reste finalement trois semaines à Ljubljana, vivant en alternance avec Miha ainsi que chez sa meilleure amie Labrini, une grec adorable habitant en Slovénie depuis huit ans.

La raison de mon attente n’est que trop belle : ma sœur Céline vient me rendre visite, sac au dos et déterminée à marcher une dizaine de jours au côté de son grand frère. Cela fait longtemps que j’attends ce moment, les occasions de vivre quelques chose de fort ensemble ayant été bousculé par le tumulte de nos vies très différentes.

Croyant dépérir d’ennui à devoir attendre aussi longtemps en ville, la rencontre de Miha et de Labrini me fait presque regretter de ne pas avoir un mois ou deux en plus à les passer avec eux.

Mes yeux scrutent attentivement la gare routière d’où s’échappe un flot de personnes mais dont aucune ne possède le panache de la silhouette que je viens de reconnaitre, portant un gros sac à dos rouge, des chaussures de marche et une mine de début un peu perdue.

Mais stop ! pourquoi ne pas laisser le flot de paroles qu’elle a dans sa tête vous porter à travers cette joyeuse aventure vécue entre frère et sœur. Et cela me fera moins de pages à écrire, mon clavier commençant à rendre l’âme, je dois avouer que c’est devenu une vraie torture informatique que d’être privé du « p », « a » et « m ».

Sœurette c’est à toi :

 

Mardi 18 juillet 2017 :

Je ne ressens aucune peur ni appréhension à l’idée de partir. Je suis là, dans le car qui va me conduire jusqu’à mon frère et je laisse les kilomètres me rapprocher de lui, sans me poser de questions. Je ne sais absolument pas ce qui m’attend là-bas. Mon frère a prévu le trajet et je vais me laisser guider par son expérience, son savoir-faire, comme une élève qui apprend pour la première fois sa leçon. Ce dont je crains, c’est moi. Voilà une année que je me suis un peu oubliée, une année que je me suis consacrée essentiellement à mon travail, à mes élèves, une année que mes désirs, émotions et sentiments ont un peu été mis de côté. Alors voilà, ce dont j’ai peur avant de partir, c’est de tout prendre en pleine figure. J’ai la certitude d’avoir beaucoup à apprendre de mon frère mais aussi de moi, de mes capacités et émotions encore enfouies, bien emmitouflées sous un tas de confort, d’habitudes et de métro-boulot-dodo.

Après quinze longues heures de car, j’arrive enfin à Ljubljana avec comme fidèles alliés mon sac à dos et mes chaussures de marche. Mon frère m’y attend et nous nous étreignons pendant quelques minutes ou secondes, je ne sais pas. Quelle joie de le retrouver ! Bizarrement, les sept mois passés depuis notre dernière visite en Grèce furent oubliés et nous reprenons notre conversation là où elle s’était arrêtée, comme si nous avions juste été interrompus pendant quelques minutes. Nous nous installons dans un parc et les mots se mettent à sortir tout seul, comme si nous étions pressés par le temps. Le récit que je lui fais de ma vie depuis noël n’a rien de formidable mais Jérôme a cette faculté de transformer le beau en magnifique et je me laisse envelopper par cette nouvelle énergie positive. Depuis le départ de Jérôme en 2012, notre relation frère-sœur n’a pas toujours été facile. Lui parler qu’à travers un écran, ou parfois seulement par téléphone, difficile de lui dire vraiment les choses qui tiennent à cœur, les souffrances, les inquiétudes mais aussi les petits bonheurs, les choses du quotidien qui rendent heureux. Il a fallu du temps pour que chacun comprenne les choix de l’autre et qu’il les accepte sans jugement ni apriori. Nous choisissons tous une direction, nous construisons tous nos expériences, et un fossé se creuse souvent entre les frères et les sœurs qui n’ont plus le poids du quotidien pour les aider à rester unis et soudés. On oublie rapidement toutes ses années passées ensemble, dans le même espace et dans la même famille. Mais un lien invisible continu d’exister, très fragile pour certain et plus solide pour d’autres. Nous passons la nuit chez Miha, un ami de Jérôme rencontré en couchsurfing. Le lendemain matin, après une bonne matinée dans le parc, Jérôme me fait goûter les Bureks, spécialité culinaire des Balkans. Ce chausson feuilleté et fourré au fromage, à la lasagne ou à la viande est délicieux ! L’après-midi, nous visitons Ljubljana, accompagnés de Labrini, une autre amie de Jérôme. Celle-ci me permet une bonne fois pour toute de me réconcilier avec la langue anglaise et pour la première fois, je parviens à m’exprimer « a little bit », grâce au peu de vocabulaire et de conjugaison dont je me souviens, sous le regard amusé de mon frère qui se moque gentiment de moi ! Nous partons le lendemain vingt juillet, après avoir fait quelques courses d’équipement pour la jeune novice en randonnée que je suis et qui a oublié quelques petits ingrédients nécessaires à la marche.

Les premiers pas sur le goudron de Ljubljana et sous la forte chaleur me font transpirer, faisant s’effondrer le mythe de la femme qui ne transpire jamais aux yeux des passants. Ce sont des gouttes de sueur nécessaires pour faire diminuer la température de mon corps et je ne lutte pas contre. A peine une heure de marche et je sens déjà mon corps se détoxifier… Mon frère me devance de plusieurs dizaines de mètres et me laisse commencer ces premiers kilomètres seule, rituel nécessaire pour reprendre contact avec mes pensées et pouvoir enfin prendre le temps de me parler à moi-même, avec toute simplicité et honnêteté. Scientifiquement, même si l’oreille n’entend pas cette voix intérieure, il faut savoir que les zones cérébrales qui s’activent quand on se parle intérieurement sont les mêmes que si l’on entendait quelqu’un d’autre parler. Et ces conversations, même si elles ne sont pas toutes passionnantes (nous le savons tous), sont réellement nécessaires pour notre équilibre. On l’oublie souvent et ne prenons pas souvent le temps. Alors me voilà seule, au milieu de cette longue route goudronnée, mon sac à dos sur le dos, le paysage défilant devant mes yeux, et une tête pleine de pensées qui se bousculent les unes avec les autres.

Nous campons le premier soir près de champs de maïs dont nous pouvons apercevoir deux biches qui nous regarde étrangement. Jérôme a l’habitude, mais pour la citadine que je suis devenu, c’est une chose plutôt rare que de croiser une biche dans le tramway. Nous faisons griller des saucisses que je savoure avec joie et Jérôme m’apprend à cuisiner sa spécialité : les chappattis au feu de bois, un délice ! Aucune recette, juste les ingrédients que l’on souhaite mettre à l’intérieur. Aujourd’hui, ce sera oignons, fromage, ail et poivrons.

Notre jauge d’énergie et d’estomac remplie, nous repartons le lendemain matin sous la chaleur déjà écrasante de l’été. Les grandes lignes droites goudronnées, les voitures rasant nos sacs à dos et le soleil de plomb me montent à la tête et le tout devient progressivement obsédant. Je n’entends plus ma voix intérieure et je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose que sur l’environnement dans lequel je marche. L’envie de me plaindre et de faire des pauses régulièrement m’occupe l’esprit en permanence. Heureusement, en grand frère attentionné, Jérôme m’attend régulièrement, m’encourage et l’envie de râler me passe, laissant place au besoin de lui montrer de quoi je suis capable. Progressivement, je ne pense plus à ce que je dois prouver mais à ce que je veux apprendre de moi. J’essaye donc de me fixer des objectifs à atteindre, en terme de quantité de marche mais aussi en terme de qualité. Comme dirait Emily Dickinson, « Si le courage t’abandonne, dépasse ton courage. »

Alors je laisse les pas me succéder, analysant mon niveau de fatigue et constatant que malgré ce que ma tête veut me faire croire, je suis encore capable de marcher plusieurs kilomètres. Mon corps se réveille enfin de son hibernation, il s’étire, se remet en action. Il souffre de ces ampoules aux pieds mais il a encore envie d’avancer. Nous nous arrêtons le soir dans un lieu magnifique, the « Holy place » d’après le propriétaire qui nous rend visite. Nous nous servons du réservoir d’eau d’un potager pour nous rafraichir et nous laver. Je ne pensais pas qu’un jour, j’apprécierai autant de pouvoir me laver les cheveux ! Jérôme m’apprend à monter sa tente, objet qu’il affectionne presque autant qu’une vraie personne. Je m’émeus de le voir prendre soin de toutes ces affaires, de le voir aussi minutieux et méthodique. Je découvre une toute autre personne ce soir-là. Ce n’est pas seulement mon frère avec qui je partage le repas, c’est un homme à part entière. J’en prends conscience ce soir-là, après avoir laissé des années d’adolescence nous séparer. Il nous a quitté jeune adulte à vingt-deux ans, bordélique, légèrement individualiste, cherchant sa place dans le monde. Je le retrouve cinq ans après et je découvre devant moi un homme de vingt-sept ans, attentionné, intuitif, courageux et épanoui. Ce soir-là, le sommeil n’a pas le temps de sonner à la porte que je dors déjà, enfoui dans mon duvet bien chaud, sous notre tente protectrice, dans un champ à l’orée d’une forêt, sous la nuit étoilée, sur notre planète bleue, à l’intérieur d’un vaste et immense univers.

Le lendemain, nous passons par le village de Kranj, où nous nous arrêtons un moment pour nous reposer, tout en nous réapprovisionnant en eau et en Burek ! La marche en plein soleil est longue mais nous continuons encore et encore jusqu’à atteindre des routes plus agréables, longeant les maisons, bien entretenues, aussi belles les unes que les autres. Continuant notre chemin dans les forêts nous arrivons à une rivière où quelques scouts ont décidé de se rafraichir. L’endroit étant idéal pour s’arrêter cette nuit, nous plantons donc la tente, faisons une réserve de bois et sentons la rivière nous appeler, nous tendant ces bras de sable et d’eau. Jérôme découvre, au fond du rivage, une petite parcelle d’argile dont nous nous enduisons le corps tout entier. On laisse sécher au soleil, l’argile commence à craqueler et après un petit rinçage, notre peau retrouve sa douceur et sa fraicheur d’antan. Je sens les tensions accumulées s’en aller avec le courant, comme si l’eau avait cette faculté de purifier, de nettoyer en profondeur.

Il y a des moments comme ça, simples et beaux à la fois, qui remplissent le cœur d’un sentiment d’unité et de joie et qui créent les souvenirs les plus extraordinaires. Habituellement, nous nous pressons de sacrifier l’instant présent pour prendre une photographie mais celle-ci est lâcheté devant un réel souvenir. La photographie est un art qui sert à représenter, à désigner le réel, non pas à le modifier et à le rendre plus beau qu’il ne l’est en réalité. Le jour suivant, nous prenons un dernier bain dans la rivière malgré la fraicheur du matin puis nous repartons pour atteindre Bled une heure et demie plus tard. Sur la route menant à cette petite ville, nous entendons des touristes français à vélo nous traiter de « cons inconscients », cela parce que nous marchons sur la route et que des voitures sont obligés de nous doubler pour avancer. Je prends un malin plaisir à regarder cette personne et lui dire que je parle français. Je rigole toute seule sur la route. A critiquer les gens tout au long du chemin, elle n’a pas du profiter un seul instant du plaisir de faire du vélo. C’est la complexité de ce monde actuel : laisser les autres vivre leur vie comme ils le souhaitent ! Qu’est-ce que j’ai pu en entendre en France sur le voyage de mon frère… « Il n’arrivera pas à se réintégrer dans la société », « il va devenir égoïste à rester tout seul comme ça », « il est triste tout seul, ça se voit »… Et il faut avouer que moi aussi, j’ai eu des pensées du même genre. Alors je vous le dit à tous puisque je suis allée vérifier sur place : Jérôme va très bien, il est encore plus sain d’esprit que vous ou moi, et le bonheur de marcher et d’être réellement libre constitue son bonheur à lui, le sien.

Il appartient à chaque individu de faire de sa vie ce qu’il en a envie. La définition même de la liberté est  « état d’une personne qui n’est ni prisonnière ni sous la dépendance de quelqu’un et qui ne fait l’objet d’aucune pression ». Alors voilà, Jérôme ne dépend d’aucun d’entre nous, ne dépend d’aucune norme, et choisit ce qu’il fait sans qu’aucun d’entre nous ne l’y pousse. Nous pouvons être l’impulsion, la graine qui servira à faire changer la direction d’une personne mais en aucun cas, nous ne pouvons contraindre et forcer quelqu’un au changement. Surtout, nous ne pouvons lui en vouloir de ne pas aller dans la direction que l’on avait envisagée pour lui. Nous ne pouvons pas être « fier » ou être « déçu » de quelqu’un, car c’est comme si on avait déjà tracé sa ligne de vie avant qu’il ne décide de la sienne.

Nous faisons quelques courses à Bled pour préparer notre survie dans les montagnes. Nous achetons même un paquet de bonbons, ultime recours si mes forces viennent à m’abandonner. Jérôme m’offre une pizza dans un restaurant où nous profitons des toilettes pour nous redonner un semblant d’apparence. Les touristes nous regardent étrangement. Je me sens moche, sale, épiée par leurs yeux qui me dévisagent. C’est sûrement une impression puisque les gens nous regardent avec curiosité et nous ne pouvons pas leur reprocher. Au bout d’un certain temps, je m’habitue et ne fait même plus attention à eux. Je comprends Jérôme qui aujourd’hui, n’accorde plus trop d’importance à l’apparence et à ce qu’en pensent les autres. Mon adorable frère part à la recherche d’une pharmacie pour me trouver des pansements à mettre sur mes ampoules qui ne sont toujours pas guéries et qui risquent de m’handicaper sévèrement lors de la marche en montagne. Malheureusement, nous oublions que nous sommes dimanche et qu’aucune pharmacie n’est ouverte ce jour-là… Je mets donc quelques pansements sur mes ampoules, sans la conviction qu’ils puissent tenir plus de deux kilomètres.

Nous repartons sous un soleil écrasant et nous longeons le beau lac de Bled qui attire des milliers de touristes que nous faisons dévier de leur chemin avec nos gros sacs à dos. Après quelques heures de marche, une envie de vomir me prend et je commence à me sentir vraiment mal. Je suspecte l’eau des rivières que nous buvons quand l’eau potable vient à manquer. Nous reprenons la marche, non sans difficulté pour moi. Quelques kilomètres plus loin, nous croisons deux cyclistes suisses, Daniel et Charlotte, bien équipés, et que j’appellerai « mes sauveurs » puisqu’ils m’offrent trois bons pansements pour les ampoules qui ont l’air d’être bien solides. Je n’ai pas le temps de leur dire à quel point je les remercie qu’ils sont déjà repartis à coup de pédales. Après une vingtaine de kilomètres, nous nous installons près d’une rivière où nous lavons tous nos habits devenus un peu sales et crasseux. L’orage et la pluie sur la toile de tente m’empêche de passer une nuit reposante, tandis que Jérôme dort comme un bébé, la pluie lui servant de berceuse me dit-il. Fort est de constater le lendemain matin que je suis malade : courbatures, mal de ventre et incapacité à avaler quoi que ce soit. Je force mon corps à se mettre en marche et les premiers kilomètres se font dans la douleur et les larmes. Je préfère laisser Jérôme me devancer pour ne pas qu’il me voit comme ça. J’ai envie plusieurs fois de jeter mon sac à dos et de continuer sans lui, tellement il me pèse. Mais quand on marche, on ne peut qu’avancer. Alors on force l’esprit et le corps à donner encore plus, on se bat contre ce mental qui nous hurle d’arrêter. Et finalement, on gagne la bataille plus vite qu’on ne le pense. Nous arrivons près d’une auberge et nous nous installons à l’extérieur pour faire une pause. Les sangles du sac à dos détachées, le corps à l’arrêt, l’envie de vomir me reprend et me voilà de plus en plus mal. Jérôme me redonne le sourire quand il m’informe qu’il capte la wifi et que nous allons donc pouvoir regarder le nouvel épisode de Games of Thrones ce soir. Le temps du téléchargement, je prends quelques médicaments et nous voilà repartis. Nous croisons quelques mètres plus loin deux français, Eliane et Jean-Pierre, deux retraités visitant la Slovénie chaque été depuis vingt ans. Ils nous racontent un peu leur voyage, leur vie, leur croisière que Jean-Pierre a renommée « Vingt milles vieux sur les mers », ce qui nous fait bien rire. Notre discussion dérive sur des sujets divers et variés et je continue de lutter pour ne pas m’écrouler en plein milieu de la route et vomir. Avoir une discussion en français me manquait et je prends plaisir à pouvoir enfin participer pleinement à une conversation. Nous repartons sous une fine pluie et Jérôme m’annonce avec le sourire aux lèvres que nous allons ce soir pouvoir dormir au sec. En découvrant cette petite grange au milieu de la foret, vous n’imaginez pas le bonheur m’envahissant à ce moment-là. La pluie coulant sur mon visage et mes vêtements, l’idée de pouvoir me déplacer dans un environnement sans humidité me ravie. Il en est des choses comme ça qui nous remplissent de joie, quand on sort un tant soit peu de ses habitudes. Une chose aussi normale que de dormir au sec devient un réel bonheur quand on en est privé quelques jours. je convaincs mon frère de planter la tente en dessous, pour ne pas devoir dormir à même la terre. Jérôme construit également une barricade en bois au cas où des ours nous rendraient une petite visite surprise. Je propose à mon corps de faire une petite sieste, ce qu’il accepte sans hésiter. Au réveil deux heures plus tard, je sens une réelle amélioration de mon état et nous pouvons regarder notre épisode tant attendu, avec en prime quelques bonbons pour me redonner un peu de force et de sucre. Après un bon repas, nous nous couchons au sec dans nos duvets et entamons une bonne nuit de sommeil, sous notre grange qui nous protège de la pluie et du vent.

Jérôme me prévient que la journée ne va pas être facile. Nous mangeons donc nos céréales et un bon thé pour nous donner de la force et de l’énergie. Ce soir, un refuge nous ouvrira ses portes et nous dormirons dans un lit, un vrai lit avec un matelas, une couverture et un oreiller ! Le panneau nous indique que le refuge nécessite quatre heures de marche environ. Alors nous voilà partis pour mille trois cent mètres de dénivelé en quatre heures. Les premiers mètres réveillent mes cuisses, mes mollets ainsi que mes bras qui doivent pousser les bâtons. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un de mes bâtons glisse sur un caillou. Me voilà projetée tête la première sur un rocher. Les larmes me montent aux yeux. Je me dis que c’est bon signe car cela veut dire que je suis encore consciente. Je crie le prénom de mon frère qui s’empresse d’arriver, croyant que j’avais rencontré un ours ou un serpent. Il me voit là, étalée sur le sol, le poids du sac à dos m’empêchant de me relever. Il inspecte ma tête et est rassuré d’apprendre que je n’ai rien. Je ressens à ce moment-là comme une présence qui nous protège et veille sur nous deux. Nous faisons une légère pause pour me permettre de reprendre mes esprits et nous voilà repartis. L’ascension se fait lentement et me laisse le temps d’admirer le paysage qui change progressivement à mesure que l’on grimpe.

Contrairement aux longues routes plates et sinueuses d’ « en bas », les montagnes offrent une énergie complètement différente. Le silence n’est plus pesant mais générateur de pensée, la marche devient plus méditative, le paysage évolue en objectif et les pas que nous faisons ont une destination plus précise. Nous continuons donc de grimper, Jérôme me devançant toujours. La marche devient quelques fois de l’escalade et pour éviter une seconde chute, je fais beaucoup plus attention à la position de mes pieds sur le sol. Quatre heures plus tard, nous sommes encore loin du refuge et je sens que mon frère a envie d’avancer plus vite et que je le retarde. Je demande à mon corps toute l’énergie qu’il peut puiser et je me sens pousser des ailes à chaque nouveau pas que je fais. Le paysage évolue de manière fabuleuse et nous pouvons apercevoir les nuages qui se rapprochent, chargés de pluie. Nous faisons une pause afin de nous équiper chaudement et sûrement pour l’averse à venir. Les nuages se rapprochent dangereusement et le temps se fait compter, comme si nous étions coursés par un animal dangereux. La situation est tellement pittoresque que nos rires font échos sur les parois rocheuses. Jérôme rigole de mon équipement que l’on dirait sorti tout droit d’un marché aux puces. La casquette sous la capuche du manteau goretex rouge, un bas de pantalon jaune fluo et le protège-sac trop petit pour mon sac à dos. Finalement, ce n’est pas la pluie qui nous rattrape mais la grêle qui se laisse tomber délicatement sur nos silhouettes. Cela ne dure pas longtemps et nous pouvons reprendre la marche tranquillement. Jérôme est déçu car il voulait absolument que je connaisse les conditions difficiles de marche et il en veut même à ce nuage de n’avoir pas déferlé sur moi toute la colère du ciel.

– Les expériences fortes et d’apparence désespérée sont les plus intenses et les plus proches du véritable sentiment du bonheur et de la sensation d’être vivant, me dit-il.

Je le crois et j’en viens même à vouloir que ce nuage nous tombe sur la tête. Nous parvenons au refuge six heures après notre départ de la grange et, malgré la fatigue, me retrouver à cet endroit-là après tous mes efforts me fait ressentir un sentiment de fierté  et de sérénité intense. Nous rentrons dans l’auberge et l’ambiance générale n’est pas au beau fixe, surtout quand Jérôme apprend qu’une nuit en dortoir vaut vingt-quatre euros par personne, ce qui est assez cher comparé à une auberge classique, sachant qu’il n’y a pas d’eau chaude, pas de douche, que l’électricité est payante, pas de chauffage et qu’il n’y a pas d’eau potable à moins de quatre euros quarante la bouteille d’un litre et demi. Je n’aurais pas été là, il aurait fait demi-tour et aurait planté sa tente plus loin mais mes yeux le suppliant de rester, il se voit contraint d’accepter. Nous faisons une pause dans notre chambre avant d’aller payer de nouveau pour un repas chaud. Dehors, la neige se fait de plus en plus forte et je ne regrette en aucun cas de n’avoir pas dormi sous la tente. Cette situation aurait été pour Jérôme son plus grand bonheur et encore une fois, je m’en veux d’avoir fait passer mon bonheur avant le sien. Quand on est seulement deux, c’est difficile de se mettre d’accord sans être à la fois égoïste et sans s’oublier un peu. Il faut parvenir à faire des compromis et je ne remercierai jamais assez mon frère pour sa patience et son adaptabilité envers moi.

Nous passons une nuit bien confortable et nous apercevons le lever de soleil à travers la fenêtre de notre chambre. L’espace d’un instant, j’ai eu envie de me lever pour aller l’observer dehors mais les couvertures et l’oreiller ont raison de moi et me font replonger dans les bras de Morphée. Après un bon petit déjeuner, nous reprenons les sacs à dos et repartons pour une belle journée de marche. J’ai le cœur en fête et la vue des montagnes me donnent envie de « grimper des sommets », façon de parler bien sûr. Quelques kilomètres plus loin, nous arrivons à un deuxième refuge, celui du Triglav, point culminant de la Slovénie (2864m), attirant beaucoup de touristes spécialisés dans l’alpinisme. Au refuge, nous rencontrons deux français, Dominique et Pascale, avec qui nous partageons un brunch improvisé à base de thé, cacahuètes, pain et charcuterie. Nous sympathisons et passons un moment avec eux à parler marche, alpinisme mais aussi voyages, psychologie et famille. Nous nous souhaitons bonne route et nous continuons la nôtre sur les longs « sentiers » balisés qui à certains endroits ressemblent davantage à une via ferrata qu’autre chose. Plusieurs kilomètres se font dans le silence le plus total, rencontrant quelques étrangers marchant dans le sens inverse du nôtre. Quelques heures plus tard et après un petit pique-nique, mon frère aperçoit sur la carte qu’il nous reste deux cent mètres de dénivelé à monter. Lorsque je vois la route qui nous attend, la colère monte en moi et je lui déverse mes râles, pour lui qui s’amuse de la situation. Le sentier n’est rien d’autre qu’un amas de cailloux calcaires qui glissent et me font redoubler d’effort à chaque pas que j’entreprends. Mon frère me dépasse largement et j’avance très lentement. Presque arrivée, je l’entends me dire d’avancer plus vite en rigolant et les tensions accumulées dans mes cuisses et mes mollets depuis ces trente dernières minutes se déchargent sur Jérôme sous forme de cries, d’insultes et de larmes. Il m’apprend quelques heures plus tard que la scène était filmée et me demande l’autorisation pour garder la vidéo, quel ingrat celui-là ! Nous rencontrons sur le chemin Peter, un tchèque de cinquante-deux ans ayant décidé d’occuper ces vacances scolaires en marchant. Jérôme découvre qu’à ces pieds trône la même paire de chaussure que la sienne et les deux hommes sympathisent puis décident de passer la soirée ensemble. Nous installons notre campement près d’un lac et nous commençons la préparation du repas en chantant et en écoutant Jérôme jouer de l’harmonica. Pour nous, ce sera une bonne soupe accompagnée de sardines, pour lui de la polenta aux lardons et oignons. Peter finit la soirée en faisant un bain de minuit dans le lac, l’eau ne devant pas dépassée les douze degrés. Apparemment, nous ne sommes pas constitués de la même manière/matière ! Durant la nuit, l’eau des lacs et rivières a encore fait quelques dégâts dans mon corps de citadine et je vomis sous la tente, heureusement dans un sac plastique… Le lendemain, Peter part avant nous et nous le regardons s’en aller, sans peine ni regret. Je pense aux centaines ou milliers de personnes à qui Jérôme a dû dire au revoir de cette manière, laissant aux souvenir la richesse de la rencontre. Le paysage évolue doucement et nous rencontrons plus de verdures et de « vrais » sentiers. La descente n’est pas facile parce que le poids du sac à dos s’amortit sur les cuisses et les mollets, et le corps est à chaque fois un peu plus affaibli. La chaleur se fait de nouveau sentir au fur et à mesure que nous descendons et nous nous rafraichissons volontiers à chaque cours d’eau, rivières ou lac que nous croisons. Sur le chemin, nous croisons quelques marcheurs connaissant le prénom de mon frère par la description que leur a fait Peter nous devançant de quelques heures. Ceux-ci nous offrent de la viande séchée aromatisée au soja et à je ne sais quel épice, un délice !

Le soir, nous dormons sur un col dont nous pouvons apercevoir le Triglav et les montagnes que nous venons de grimper et de descendre. C’est fabuleux de se dire que nous venons de faire autant de trajet rien qu’avec nos pieds et nos jambes. Le corps est une bien plus belle machine qu’on ne le croit. Nous passons une soirée magnifique à parler, écouter et regarder. Au petit matin, Jérôme me réveille en enlevant le bâton servant de support à la tente. Encore emmitouflés dans nos duvets, celle-ci nous tombe dessus et un spectacle magnifique s’offre à nous : le lever du soleil. Nous restons longtemps comme cela, à laisser les premiers rayons du soleil nous réchauffer les joues et le cœur. Je crois n’avoir jamais été aussi heureuse qu’à ce moment-là et j’ai envie de remercier mon frère de me faire vivre ce beau moment. Finalement, mon regard suffit, une parole n’ayant pas sa place dans ce moment de pure intensité. Quelques temps après nous prenons le temps d’observer ce paysage en déjeunant, avec l’envie de rester le plus longtemps possible. Malheureusement, les kilomètres nous attendent et nous repartons, regardant légèrement en arrière, comme si nous disions au revoir à un ami rencontré le long de la route.

Nous continuons la route jusqu’à un refuge où nous prenons une glace bien méritée. S’en suit une descente de quelques kilomètres sur un chemin en forêt qui me parait extrêmement long, les virages et les arbres se succédant de la même manière, comme un film que l’on regarde en boucle, encore et encore. Nous arrivons après quelques heures en bas et nous dégustons le fameux goulasch au bœuf que je mange jusqu’à la dernière miette. Un deuxième n’aurait pas été de refus ! Nous décidons de chercher un endroit où dormir et trouvons un terrain proche de la rivière, même s’il n’est pas très éloigné de la route. Une petite toilette dans l’eau gelée et nous nous installons pour la nuit. Vers vingt-deux heure, un faisceau lumineux d’une lampe torche s’introduit dans notre univers et l’homme en question se présente comme un rangers et nous demande de quitter les lieux, le campement étant interdit dans le parc national. Même en essayant de négocier, celui-ci ne déroge pas aux règles. Nous devons donc tout ranger et replier, sous la lumière de la lune et de nos lampes frontales. Nous reprenons donc la route en pleine nuit et cherchons de nouveau un endroit où dormir, ne voulant pas faire trois kilomètres pour aller dormir dans un camping. Quelques mètres plus loin, nous trouvons un terrain susceptible de nous accueillir et pour ne pas nous faire repérer, nous évitons toutes sources de lumière et de bruit. Je suis mélangée entre la peur et l’excitation et je n’arrive pas à fermer l’œil, même sous les milliers d’étoiles nous regardant coucher à la « belle étoile ». Cette expression est belle quand on y pense. Nous repartons le lendemain pour Bovec, notre destination finale que nous atteignons en fin de matinée, après avoir longé une rivière aux teintes bleu turquoise, presque magique. Nous nous renseignons pour mon retour car je prends le car destination Lyon à Udine, en Italie. Malheureusement, il n’y a aucun car pouvant m’emmener à Udine et la seule solution est donc le « hitch-hiking », l’auto-stop. Cette idée m’angoisse car je suis dans un pays que je ne connais pas et dont la langue m’est étrangère. Je passe la nuit à me répéter les phrases que Jérôme m’a appris et après un bon petit déjeuner, la peur au ventre, nous longeons la route où je vais devoir lever le pouce, livrée à moi-même. Jérôme et moi nous disons au revoir, comme nous avons pu le faire tant de fois depuis qu’il est parti en 2012. Mais à ce moment précis, cet au revoir est différent. C’est comme si nous nous disions « Merci ». Durant cette marche, nous avons appris l’un de l’autre et nous nous sommes apprivoisés et reconnues. J’ai beaucoup appris de moi-même, j’ai vécu la tristesse, la joie, la peur, la colère, le désespoir, l’espoir, le bonheur intense… J’ai repris contact avec mes émotions, celles qui restent bien terrées au fond de nous même quand on laisse un certain laps de temps nous éloigner de ces sentiments purs, ceux qui nous permettent de ressentir ce plaisir qui est d’être vivant et le sentiment d’être acteur de sa propre vie. Mais j’ai surtout repris contact avec mon frère, cet homme fort et sensible à la fois, parfois un peu prétentieux mais suffisamment pour continuer d’être celui qu’il souhaite être, toujours indépendamment de ce que pense les autres. Je ne suis pas fière de lui mais heureuse qu’il ait trouvé son chemin et je le souhaite à toute personne sur cette Terre.

Ainsi s’achève notre aventure, le stop s’étant bien déroulé et mon car étant rentré en temps et en heure à Lyon, en France.

Céline, pigeonne voyageuse.

« Il ne tient qu’à vous de faire de votre vie un émerveillement ». Marie-Christine Gazelle

 

Et reprenons donc la plume !

Que d’émotion en voyant ce petit bout de femme si forte levant le pouce et se faisant prendre par une voiture à peine deux minutes plus tard (ou un homme aurait nécessité une heure de plus mais ça c’est une autre histoire).

Je quitte ce village de vallée pour marcher jusqu’à très tard au soir. Je ne suis pas triste de me retrouver seul, aucunement mélancolique à garder en mémoire ces beaux moments vécue avec Céline, et encore moins découragé des deux mois de marche qu’il me reste à marcher jusqu’à Lyon. Non je suis juste heureux que tous ce soit passé comme cela s’est passé. Mais je reste totalement exténué. Partager ce mode de vie avec un proche prends à chaque fois une grande énergie. Il faut s’adapter à la personne et sa force, veiller à ce que l’itinéraire soit intéressant, qu’il y ai différents types de moments et d’émotions vécus (en ville, en campagne et en montagne, des découvertes, des rencontres, des mésaventures et aventures, des difficultés, des surprises, des grandes joies et un peu de désespoir). Durant ce voyage, avec des durées comprises entre quatre jours et dix mois, ma sœur Céline est la onzième personne à venir partager mon chemin. C’est à chaque fois une expérience différente et formidablement passionnante en terme de partage et de connaissance sur l’autre autant que sur soi-même.

Je marche au milieu d’une gorge dont la route ne laisse pas beaucoup d’endroits sympas pour camper. Le réveil au matin gagne sa place pour le top dix des pires de l’année : deux policiers en uniformes, arborant sourires sadiques et stupides rabâchages d’une loi interdisant le camping sauvage. Vingt minutes d’une plaidoirie de ma part qui aurait bien fait rigoler un avocat me font éviter les quatre-vingt euros d’amende de justesse. Il s’en est fallu d’un fin cheveu afin que mon sang froid ne se perde en d’obscures paroles lorsque la jolie fliquette, à la vue de mon passeport peu tamponné, a lâché un : « A mais en fait tu n’es pas du tout un voyageur ! ».

Passant la frontière italienne déserte je me dis en me marrant que ces deux imbéciles aurait été les derniers slovènes rencontrés… Comme quoi on peut vivre une magnifique traversée d’un pays et avoir une fin bien merdique.

 

Jérôme

 

Ps aux lecteurs : Je ne publierais sans doute pas mes deux prochains et derniers récits avant novembre ou décembre (2017), cela à cause d’un manque de temps et d’énergie dont je préfère les utiliser afin de profiter au maximum de ces dernières semaines de marches qu’il me reste avant l’arrivée à Lyon prévue autour du dix octobre.

 

Bienvenue en Slovénie

Bienvenue en Slovénie

Quelques jours à marcher le long de belles routes de campagne

Quelques jours à marcher le long de belles routes de campagne

3

La Slovénie est très connue pour sa production de miel. Les ruches se trouvent de partout, meme dans des bus

La Slovénie est très connue pour sa production de miel. Les ruches se trouvent de partout, meme dans des bus

La chaleur est désormais bien moins importante qu'en Croatie

La chaleur est désormais bien moins importante qu’en Croatie

La grange à foin du pays. Très fonctionelle

La grange à foin du pays. Très fonctionelle

Le paysage est au larges forets et collines

Le paysage est au larges forets et collines

J'arrive à Ljubljana où je vais y rester finalement près de trois semaines

J’arrive à Ljubljana où je vais y rester finalement près de trois semaines

Je rencontre Miha par le site couchsurfing, qui devient par la suite un véritable ami.

Je rencontre Miha par le site couchsurfing, qui devient par la suite un véritable ami.

La ville de Ljubljana est vraiment belle, pas trop étendue et pleine d'une architecture interessante.

La ville de Ljubljana est vraiment belle, pas trop étendue et pleine d’une architecture interessante.

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Miha me présente ces amis au fur et à mesure des jours qui passent

Miha me présente ces amis au fur et à mesure des jours qui passent

Nous nous rendons à un festival pour trois jours

Nous nous rendons à un festival pour trois jours

Cuisine au feu

Cuisine au feu

Il n'y a pas de limite pour les recettes

Il n’y a pas de limite pour les recettes

Miha, étant professeur de slackline, m'apprend ce formidable sport.

Miha, étant professeur de slackline, m’apprend ce formidable sport.

Je passe plusieurs jours avec Labrini, une grec vivant depuis huit ans en Slovénie

Je passe plusieurs jours avec Labrini, une grec vivant depuis huit ans en Slovénie

Et puis ma soeur Céline arrive enfin de France ! pleine d'énergie pour les dix jours de marche que l'on prévoit de faire ensemble

Et puis ma soeur Céline arrive enfin de France ! pleine d’énergie pour les dix jours de marche que l’on prévoit de faire ensemble

Je lui apprends les rudiments de la slackline

Je lui apprends les rudiments de la slackline

Un peu plus dur à deux !

Un peu plus dur à deux !

La dernière soirée chez Miha

La dernière soirée chez Miha

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Nous passons les derniers moments à Ljubljana avant de commencer la marche

Nous passons les derniers moments à Ljubljana avant de commencer la marche

Nous prenons la direction de Bled, un village au pied des montagnes du Triglav

Nous prenons la direction de Bled, un village au pied des montagnes du Triglav

Les soirs sont le temps de bons repas auprès du feu

Les soirs sont le temps de bons repas auprès du feu

Une vrai pro du chappatis !

Une vrai pro du chappatis !

Les portions de routes asphaltées en pleine canicule ne sont pas faciles au début

Les portions de routes asphaltées en pleine canicule ne sont pas faciles au début

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Et ça marche, meme avec de belles ampoules !

Et ça marche, meme avec de belles ampoules !

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Nous campons à coté de cette rivière, où un banc de glaise au milieu des eaux fait notre bonheur

Nous campons à coté de cette rivière, où un banc de glaise au milieu des eaux fait notre bonheur

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On arrive enfin à Bled, horriblement touristique mais restant agréable à visiter

On arrive enfin à Bled, horriblement touristique mais restant agréable à visiter

Deux voyageurs suisses qui nous offrent de bons pansements pour les ampoules de Céline

Deux voyageurs suisses qui nous offrent de bons pansements pour les ampoules de Céline

Le parc national du Triglav !

Le parc national du Triglav !

Ecriture de la journée de marche

Ecriture de la journée de marche

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Nous prenons enfin les chemins pour les montagnes

Nous prenons enfin les chemins pour les montagnes

La pluie faisant des siennes, nous plantons la tente sous une vieille grange découverte dans les bois

La pluie faisant des siennes, nous plantons la tente sous une vieille grange découverte dans les bois

Et comble de luxure : Des bonbons + l'épisode 2 de la saison 7 de game of throne ! Grands enfants ou petits adultes ?

Et comble de luxure : Des bonbons + l’épisode 2 de la saison 7 de game of throne ! Grands enfants ou petits adultes ?

Et nous commençont la longue et très longue montée

Et nous commençont la longue et très longue montée

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Les paysages calcaires se dessinent au fur et à mesure des dénivellés grimpés

Les paysages calcaires se dessinent au fur et à mesure des dénivellés grimpés

Quelques chamoix le long des pentes rocheuses

Quelques chamoix le long des pentes rocheuses

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Les orages tournent autour de nous de façon bien menaçante

Les orages tournent autour de nous de façon bien menaçante

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Nous atteignons le refuge, après 1300 mètres de dénivellé positif ! Bravo soeurette !

Nous atteignons le refuge, après 1300 mètres de dénivellé positif ! Bravo soeurette !

Elle ne tarde pas à sombrer dans le sommeil après le repas

Elle ne tarde pas à sombrer dans le sommeil après le repas

Nous poursuivons notre marche à travers le massif

Nous poursuivons notre marche à travers le massif

Il n'y a aucune source d'eau et les odieux refuges vendent la bouteille à 4, 5 euros !

Il n’y a aucune source d’eau et les odieux refuges vendent la bouteille à 4, 5 euros !

59 60 61 62 63

De bien suprenantes découvertes par moment

De bien suprenantes découvertes par moment

La journée est longue en montées et descentes sur des sol de pierriers glissants qui épuisent rapidement.

La journée est longue en montées et descentes sur des sol de pierriers glissants qui épuisent rapidement.

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De belles apparitions

De belles apparitions

On rencontre peter, un tchèque marchant depuis un mois seul. Nous campons ensemble près d'un lac

On rencontre peter, un tchèque marchant depuis un mois seul. Nous campons ensemble près d’un lac

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Nous redescendons tranquilement.

Nous redescendons tranquilement.

Un peu d'harmonica lors des pauses

Un peu d’harmonica lors des pauses

La deuxième partie du massif est bien plus facile et épargnée des autres randonneurs

La deuxième partie du massif est bien plus facile et épargnée des autres randonneurs

La dernière nuit dans les montagnes du Triglav

La dernière nuit dans les montagnes du Triglav

De curieux batiments en pierres, peut etre un ancien monastère

De curieux batiments en pierres, peut etre un ancien monastère

Et c'est la longue redescente jusqu'à la vallée

Et c’est la longue redescente jusqu’à la vallée

Un bon goulash en guise de récompense !

Un bon goulash en guise de récompense !

Nous marchons une journée dans la vallée afin de rejoindre le village de Bovec.

Nous marchons une journée dans la vallée afin de rejoindre le village de Bovec.

Après s'etre fait déloger à onze heure du soir par un imbécile de ranger, nous dormons à la belle étoile deux kilomètres plus loin, cette fois bien cachés...

Après s’etre fait déloger à onze heure du soir par un imbécile de ranger, nous dormons à la belle étoile deux kilomètres plus loin, cette fois bien cachés…

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C'est l'heure de la séparation !

C’est l’heure de la séparation !

Céline part en stop jusqu'à Udine en Italie, afin de prendre son car pour la France

Céline part en stop jusqu’à Udine en Italie, afin de prendre son car pour la France

Et j'arrive le lendemain à la frontière ! La France n'est plus très loin désormais... Moins de mille kilomètres

Et j’arrive le lendemain à la frontière ! La France n’est plus très loin désormais… Moins de mille kilomètres

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